Au printemps 1717, Pierre le Grand arrive à Paris. Il est accueilli au Palais-Royal par le régent Philippe d'Orléans et le petit Louis XV, âgé de 7 ans. Visite extraordinaire, qui vient réparer la fin de non recevoir opposée par Louis XIV quelques années plus tôt. Disons-le, pour les français de l'époque, la Russie est un pays de sauvage. Pierre le Grand le sait. Le Tsar s'est fait une mission d'ouvrir son empire sur l'Europe. Saint-Pétersbourg à peine achevée, il part visiter la Hollande, – puis la France. Son cahier des charges est éclectique : il veut pêle-mêle nouer des relations commerciales, approfondir ses connaissances en construction navale, chercher des appuis politiques et militaires. Mais il est un désir qui lui tient particulièrement à cœur : organiser le mariage de sa fille Lisa, âgée de sept ans, avec le petit Louis XV…
1741. La fille chérie de Pierre le Grand, au faîte de sa beauté, devient la première tsarine régnante de l'histoire de la Russie. Elle n'a pas œuvré seule pour accomplir cet exploit : un français, le marquis de la Chétardie, personnage haut en couleur, habitué des ambassades en Russie, a patiemment aidé la jeune femme à écarter les allemands qui infestaient la cour. Une fois impératrice, c'est elle Liza Petrovna, qui va imposer le français comme langue officielle de l'aristocratie, et insuffler à un protocole vestimentaire déjà très occidentalisé par son père une manière spécifiquement russe…
Celle que Voltaire appelait affectueusement la « Sémiramis du nord » n'a pas seulement marqué l'histoire par son ouverture à la philosophie des Lumières. Catherine II, prussienne devenue impératrice consort russe par son mariage avec le Tsar Pierre III, puis impératrice régnante après la mise à l'écart et l'assassinat de son austère et impopulaire époux, va œuvrer avec intelligence et maestria à l'unité de son immense empire. Sous son règne, la mosaïque disparate des peuples qui le constitue va être invité à se rassembler autour de celle qui se déclare mère avant d'être despote : ses sujets ne sont plus esclaves, mais fils. Le concept de Mère-Patrie est né. Il va cristalliser les gloires et les épreuves de tous les russes, jusqu'à aujourd'hui.
Madame de Staël disait que la Russie était un état despotique tempéré par la strangulation. Il est vrai que pas moins de sept tsars ou prétendants à la couronne sont morts assassinés en trois siècles ! Alexandre Premier reste encore de nos jours soupçonné d'avoir sinon participé, du moins aspiré secrètement à l'assassinat de son père, le redoutable Paul Premier. Le destin lui donnera de s'illustrer autrement : pour les russes, il est le tsar qui mit en échec celui qui avait vaincu presque toutes les armées d'Europe : Napoléon Bonaparte.
La Russie est à l'apogée de son rayonnement. À Paris, on s'habille « russe », on mange « russe ». L'empire des Romanov est pourtant loin d'être « aux normes » de la République. Alexandre III, depuis le meurtre de son père, a durci considérablement les règles de sécurité qui assurent la stabilité de l'Etat. Alexandre II avait aboli le servage. Il devait ensuite distribuer les terres aux paysans. Cette deuxième réforme n'aura pas lieu. Mais le prestige d'une cour où la mode européenne s'est mâtinée de russité, où le raffinement des protocoles frappent d'admiration toute l'Europe, ce prestige constitue un sommet de civilisation. Pourtant, sous ce vernis rutilant, une lave souterraine, faite d'aspirations à une société plus juste, cherche patiemment la fissure par laquelle elle pourra jaillir, et transformer ce jardin d’Eden en brasier..
La scène ne laisse d'interroger les historiens de la Russie : Nicolas II jouant aux dominos dans le wagon-salon du train impérial, tandis que le feu et le sang se répandent dans les rues de Petrograd, et que les Bolcheviks achèvent la mise en coupe réglée de l'autocratie. l'anecdote n'est pas anodine : elle révèle un tempérament. Nicolas II a hérité d'un empire colossal, mais il est loin d'être le colosse qu'était son père, Alexandre III. Par quelle succession d'erreurs funestes a-t-il permis à une poignée de révolutionnaires de renverser un empire vieux de six siècles ?
Les Raspoutine sont légions dans les campagnes de Russie. À la fois moines sans monastère, mages désavoués par le clergé régulier, thaumaturges, ils prophétisent, lancent des imprécations, guérissent les lumbagos et provoquent les autorités. Mais celui que l'Histoire a retenu est entouré d'un épais mystère. Lié intimement à la famille de Nicolas II dans laquelle il a pu entrer grâce à ses dons de guérisseur, il va rapidement se trouver sous surveillance étroite de la police du Tsar. Les carnets de celui qui a été chargé de sa filature révèlent le quotidien peu avouable de celui qui, en décembre 1916, sera mis à mort par le prince Youssoupov…
En mai 1917, Joseph Noulens est nommé par Clemenceau ambassadeur plénipotentiaire à Petrograd. Les tragiques événements de février viennent de passer. Nicolas II a abdiqué. Durant deux ans, le diplomate va assister, effaré, à la prise de pouvoir des Bolcheviks. Ses mémoires, conjuguées aux actualités russes de l'époque, donnent à vivre de manière saisissante les journées décisives qui ont vu basculer l'empire des Tsars dans le chaos.
Dès la fin de la première guerre mondiale, Lénine nomme Staline commissaire aux nationalités, et l'envoie organiser l'armée rouge à Tsaritsine : la ville qui deviendra plus tard Stalingrad est un des sites névralgiques de la Russie, où s'apprêtent à converger les armées blanches du baron Wrangel. La coalition très organisée des partisans de l'ancien régime met en danger de mort la Révolution. En envoyant sur l'une des principales lignes de front celui qui s'est déjà fait connaître pour sa fidélité à la doctrine marxiste et son absence totale de scrupules, Lénine sait que la bataille, si elle s'annonce sanglante, est déjà gagnée...